Désinvolture
Les filaments de brume, à peine bercés par l’absence de brise matinale, faisaient régner une ambiance placide sur les rangs désorganisés du jardin de Mórr. Avec le retour du printemps, ronces et broussailles recommençaient leurs inlassables tentatives d’investir les stèles les moins entretenues. Quelques gouttes de rosée faisaient perler sur la pierre lisse des éclats éphémères, rapidement chassés par la pâleur des premiers rayons d’un soleil peinant à s’aventurer si haut dans les montagnes. Seuls les croassements inquisiteurs d’une corneille à l’attention de la visiteuse venaient troubler le calme plat.
Ingo venait souvent au cimetière. Cette nuit encore, son sommeil troublé l’avait conduit hors de son lit et du manoir, jusqu’aux grilles corrodées et rachitiques du domaine du seigneur des morts. Elle flânait, les mains fourrées dans les poches de son gilet, sautant de tombe en tombe en essayant de ne pas toucher l’herbe de ses pieds. Son imposante tignasse, baladée par les soubresauts, éclatait d’un blond clair en rencontrant les rayons sporadiques de l’astre solaire. Finalement, la jeune fille ralentit son errance, attirée par un imposant mausolée, dont les murs dépassaient en hauteur l’enceinte du jardin. Elle sembla s’arrêter sur un nom, dernier d’une longue liste gravée dans la pierre noire. Le burin avait fait son œuvre plus récemment que sur les autres, à en juger par la faible quantité de lichen qui avait parvenu à coloniser le relief. On lisait : « Alaric Mannstein ».
Ça allait faire deux ans. L’année précédente, la famille avait organisé une cérémonie en bonne et dûe forme, et Jurgen et elle avaient dû rester debout pendant les interminables discours d’hommage et de regrets. Cette année, la disparition de son père semblait avoir quitté un peu plus les esprits d’Esk, lui laissant le goût amer de devoir porter seule un fardeau qu’elle partageait auparavant. Même Jurgen était absorbé par ses études quotidiennes dans la bibliothèque et, si elle se réjouissait de le voir finalement enthousiaste, sa jumelle ne pouvait réprimer un petit pincement de regret ou de rancœur, de ne plus passer autant de temps avec son frère.
Elle-même était très occupée, l’entraînement aux arts du combat étant éprouvant, et Hestia comme Kaï étaient des maîtres exigeants. Chaque jour, c’était la même routine : théorie, pratique, tactique, lettres, histoire, équitation… Parfois on troquait l’histoire pour des leçons insipides de violon. Ingo venait presque à regretter l’ennui sans fin que Jurgen et elle maudissaient, plus jeunes, alors qu’ils exploraient les moindre recoins de la forteresse d’Helmgart.
Un bruissement derrière elle fit sursauter la jeune fille. Un vieillard se trouvait là, la fixant de ses yeux blanchis avec une insistance inquiétante. Il portait une longue robe noire, dont l’infériorité était embouée et éraflée par le temps.
« Vous êtes le père Piero, c’est ça ?
– Mmmm… Oui mon enfant, c’est bien moi. Qu’est-ce qui vous amène de si bon matin dans le jardin du Seigneur des rêves ?
– Le seigneur des rêves ? Je croyais que Mórr régnait sur le royaume des défunts.
– Mórr règne sur bien des choses. Il veille et protège les trépassés, comme votre père, mais Il commande aussi nos songes, et peut parfois même nous y apparaître lorsqu’Il le juge opportun dans son éternelle mesure. »
La jeune noble eut une moue peu convaincue. La serpe dans la main de ce vieux fossile semblait encore plus rouillée que ses articulations, sans compter que son regard crémeux ne portait jamais véritablement dans la direction de son interlocutrice.
« Vous êtes bien silencieuse, ce matin.
– Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Vous êtes un expert du silence en plus du sommeil, de la mort, et du jardinage, c’est ça ?
– Oh, je suis un expert en bien peu de choses, mon enfant. L’isolement et la prière ont simplement fait de moi un vieillard observateur, à l’image de mon Maître. Et même mes yeux enténébrés peuvent percevoir le trouble qui vous anime. Parlez donc, car Mórr regarde et entend tous nos tourments, dans la vie comme après.
– Pfff, et qu’est-ce qui me dit que vous pouvez comprendre ce qui me tracasse ? Est-ce que Mórr écoute vraiment à travers vous, d’abord ? »
Le croassement de la corneille derrière elle fit frémir Ingo. L’oiseau n’avait pas quitté sa branche depuis son arrivée, et fixait désormais les deux interlocuteurs. Même les bourgeons généreux de l’arbre biscornu sur lequel le corvidé était perché ne parvenait pas tout à fait à défaire l’impression sinistre que laissait sa silhouette.
« Oh… Je ne saurais rien vous garantir de la sorte, mon enfant. Mórr nous écoute quand bon lui semble et nous répond seulement lorsqu’il le juge nécessaire. Mais, la parole peut parfois nous aider à incarner les peurs qui troublent notre quotidien, et, à la manière des ectoplasmes de nos songes, leur donner une forme plus compréhensible peut nous rassurer sur leur nature… Alors, est-ce le chagrin qui vous amène ici ?
– Le chagrin… Oui, j’imagine, un peu. Mais, en y pensant, je crois que je suis surtout inquiète.
– …
– Et bien, euh… Depuis deux ans je travaille mes armes et mon éducation avec mes professeurs, Hestia et… Kaï… Euh… Je sais pas si vous les connaissez… Ils sont très exigeants, surtout Hestia, Kaï est plus gentil, euh, ils nous avait accompagnés une fois et… et ils attendent beaucoup de moi et parfois je n’ai pas trop envie de m’entraîner alors je traîne les pattes et… et… Enfin bref ! Ce n’est pas ça qui me tracasse, c’est juste que… Et bien…
– …
– Et bien, voilà. Dans quelques semaines, tout au plus, je dois rejoindre l’académie martiale d’Hergig, pour finir ma formation et rejoindre l’armée impériale. Et, en fait, je crois ça me fait peur. Jurgen aussi va rejoindre Hergig pour, euh, et bien, poursuivre des études plus… Théoriques disons… et… j’ai peur que ça ne me plaise pas, déjà, et aussi, j’ai peur de ne plus le voir, qu’on soit séparés, vous voyez ? »
L’ancêtre hocha lentement la tête, faisant basculer ses cheveux blanchâtres, éparses et raides comme du crin dans l’opération. C’est plus doucement qu’il reprit :
« La perte d’un être cher est toujours un lourd fardeau à porter, mon enfant. D’autant plus lorsque nous l’entrevoyons avec une impression unilatérale. Mais l’inquiétude et la peine que vous éprouvez ne sont que la preuve de l’amour que vous portez à votre frère.
– Mais, si il ne ressent pas la même chose ? Si ses études, son talent… Si tout cela me dépasse et le rend indifférent à moi ? Nous ne nous parlons déjà plus beaucoup alors que nous vivons dans la même demeure, qu’en sera-t’il lorsque nous serons séparés dans une grande ville comme Hergig ?
– Nos peurs les plus fortes sont souvent des exagérations de la réalité, mais il arrive aussi que cette dernière les dépasse. Alors il nous faut nous souvenir des enseignements de Mórr : le changement, le basculement d’un état à un autre, sont ce qui constitue notre existence. La vie est faite de ces moments que nous subissons comme un fardeau et qui rebattent les cartes du destin. Mais elle est aussi faite de surprises gracieuses, et, à la fin, seule la mort est un invariant pour nous tous. »
Elle lui lança un regard plein de désarroi. En guise de réponse, le vieillard hocha la tête avec une assurance ancestrale, puis ajouta :
« C’est votre histoire que vous devez écrire, Ingo, comme votre père qui à votre âge boudait déjà les inclinaisons procédurières de sa fratrie. Votre frère est doué dans ce qu’il aime, et peut-être va-t-il s’y engager corps et âme, mais vous devez tracer votre propre voie. Car, quoi qu’il advienne, votre nom finira gravé ici bas, à côté du sien, et c’est ce que vous compter faire du temps qui vous sépare de ce moment qui compte.
– …
– Maintenant, filez. Je pense que vous êtes attendue au manoir, et j’ai moi-même un peu de jardinage à réaliser. Les roses noires du domaine des défunts ne fleurissent pas sans un dur labeur, vous savez. »
La jeune fille acquiesça. Puis tourna les talons d’un geste exagéré. Alors qu’elle semblait sur le point de partir, elle se ravisa un instant :
« Euh, merci, mon père. »
Et, comme si son retard à l’entraînement venait de lui revenir, elle s’élança au pas de course au-delà du portail. Elle avait bien envie de se défouler.
Derrière elle, quelques battements d’aile libéraient la branche crochue du volatile au pelage de jais. Le vent se levait enfin.