Le Capitaine
L’été arrivait à grand pas, et les journées s’allongeaient d’une manière perceptible soir après soir. La douce lueur du soleil couchant illuminait encore la cime blanche et noire du Grumbaki tandis que, plus bas, le rougeoiement des forges brillait dans les ombres bleutées jetées par les montagnes sur la ville.
Comme chaque soir, depuis quinze ans, Ludolf Eckzan se tenait au balcon de son bureau et contemplait d’un air absent la cour de la caserne, que les soldats les plus tardifs s’affairaient à ranger. La chorégraphie millimétrée des allers-retours entre la salle d’armes et les malles, mannequins et autres cibles disposées à-même la terre battue avait quelque chose de rassurant. La plupart des soldats maîtrisaient le rangement dès leur recrutement, déjà assouplis par l’entraînement intensif du parcours classique des soldats locaux. L’après-midi, les lanciers du danseur avaient faît montre de leur habileté technique dans des exercices de confrontation en un contre un devant la sergente Markova et le lieutenant Eisensharf du premier bataillon.
Le capitaine croyait en l’autonomie. D’abord des soldats envers eux-même : un élément responsable de ses actions est plus à même de faire des choix réfléchis et judicieux. Ensuite, des différents gradés, chacuns à leur niveau : chaque corps de régiment était relativement indépendant des autres, spécialisé selon les préférences de ses responsables, et libre d’agir selon son bon vouloir dans les limites des objectifs fixés par ses supérieurs. Enfin, le capitaine Eckzan croyait en l’autonomie de sa garnison du reste de l’empire. Depuis sa prise de poste, il n’avait cessé de renforcer les circuits d’approvisionnement au sein du Hochland et d’Esk même. Ainsi, la responsabilité de la réussite ou de l’échec était impitable directement au fonctionnement du niveau sur lequel il avait mot à dire. Et par la même, le capitaine disposait d’un bien meilleur contrôle sur chacun des éléments déterminant cet échec ou cet réussite. Ces différents niveaux autonomes constituaient la base de l’écosystème organique de défense d’Esk, résilient, efficace, et —par la somme de ses ensemble spécialisés— extrêmement polyvalent.
Le bruit cliquetant et familier de pas sur le plancher ramena le capitaine à ses esprits.
« Voilà ton repas, Ludolf. » Gerolf posa à même le bureau un plateau sur lequel étaient disposés une miche de pain, une tranche de fromage, une cruche et un verre en acier, un bol rempli de baies, ainsi qu’une assiette contenant une tranche de viande rôtie et de la purée.
« Tu n’es pas obligé de monter les escaliers tous les soirs, tu sais. Selma peut s’en occuper, et tu devrais ménager ta jambe. » Gerolf se claqua la cuisse en souriant : « Si j’m’en sers pas, elle va moisir au fond de la cave comme mes fromages. »
Comme pour soutenir ses mots, il rejoignit le capitaine sur le balcon. Les attelles métalliques qui soutenaient l’articulation de son genou cliquetèrent à nouveau.
« Sacrée vue, hein ?
— En quinze ans, je ne m’en suis jamais lassé. Chaque soir la lumière frappe les montagnes différemment de la veille.
— Tu sais, je’aurais pas cru m’attacher à ce trou paumé quand on est arrivés. Je crois bien que même Ludevic a fini par s’y faire.
— Je le regardais justement superviser l’entraînement avec Sofia. »
Le fin sourire qui se dessina sur le visage du capitaine se cripsa ensuite légèrement. Peu l’auraient remarqué, mais Gerolf et Ludolf se connaissaient depuis trop longtemps pour que l’ancien soldat ne se fasse abuser. Ce fût néanmoins le capitaine qui reprît la parole :
« Dis-moi, Gerolf. Que penses-tu de Ludwig Mannstein ?
L’autre, toujours en retrait, prît un moment, comme pesant ses mots.
— Eh bien… Je vois déjà que son frère se responsabilise. Il y a quelques années, Alfred était encore un jeune ambitieux et irréaliste. Hovelhof l’a bien changé, comme beaucoup d’entre nous. J’imagine que la perte de leurs mentors respectifs a tiré les deux frères vers leurs responsabilités, car on dit que Ludwig est maintenant… un meilleur orateur, disons. Il paraît qu’il a pris les rênes du culte de Sigmar avec beaucoup de dévouement.
— Tu n’as pas vraiment répondu.
— … Qu’est-ce qui t’inquiète, Ludolf ?
— Est-ce que certains des nôtres te parlent de lui ?
— Oui, bien sûr ! Enfin, tu sais que beaucoup d’entre eux ne sont pas d’ici et préfèrent le culte Sigmarite à celui d’Ulric. Je ne t’apprends rien, c’est courant dans l’armée, et pas qu’ici ! Et, eh bien, quand on a quelque chose de positif à raconter ici, on ne se prive pas, tu le sais aussi bien que moi. Ces gens-là sont contents d’assister aux messes du petit Mannstein. Pourquoi cette question ? » Le vieux cuisinier semblait préoccupé. Ludolf avait toujours été taciturne, et il n’avait pas l’habitude de faire la discussion sans avoir quelque chose en tête. Les cheveux grisonnants du capitaine furent battus par le vent alors qu’il semblait faire le tri dans son esprit. « Je ne suis pas bien sûr. Une sorte d’intuition. Et toi, tu vénérais Sigmar, n’est-ce pas ? Es-tu déjà allé voir ses prêches ?
— Tu sais, je ne bouge plus vraiment de la cantine. Monter ton repas par les escaliers est un peu ma seule promenade de la journée. Je vénère toujours Sigmar, bien sûr, mais plus comme à l’époque. À l’époque, on était tous les trois assez pieux, tu te souviens ? On était naïfs, on pensait encore que les dieux faisaient autre chose que de jouer avec nos destins. Que leur bénédiction suffisait à nous absoudre de notre responsabilité. On a appris la vérité à la dure, pas vrai ?
— Hm.
— Je crois que seul Ludevic a gardé sa piété intransigeante. On m’a même raconté des altercations à ce sujet ces dernières années. Dans un bar avec Alfred Mannstein notamment. J’imagine qu’à l’époque ç’a dû arriver jusqu’à tes oreilles ?
— Oui, je m’en souviens, c’était il y a un moment maintenant, au début de cette histoire de bandits.
— Avant tout ça oui…
— …
— … Tu as toujours la conversation aussi aride, capitaine. Si je te connaissais j’imaginerai que c’est parce que je t’ai donné de la matière à réfléchir. N’oublie pas de manger ton repas avant qu’il refroidisse ! »
Le vieux cuisinier se fendit d’un garde-à-vous nonchalant, puis quitta la pièce accompagné par le rythme cliquetant de sa démarche. Il était sorti depuis longtemps lorsque Ludolf Eckzan répondît.
« Merci, Gerolf. J’espère simplement que Ludevic sera aussi lucide que toi… »
Son visage traduisait une inquiétude non feinte. Le lieutenant Ludevic Eisensharf n’avait jamais été son ami. Il avait été son camarade, puis son bras droit, et n’avait jamais cessé de l’être. Ludevic sacralisait deux choses. La première était la loyauté : même lorsque son capitaine avait été humilié, battu, mis au ban de l’armée et envoyé s’occuper de ce qui était à l’époque un minable poste de surveillance dans les Monts du Milieu, Eisensharf n’avait jamais émis le moindre doute sur Eckzan. Il l’avait suivi, servi, protégé. Soutenu d’une manière muette, discrète, toujours à couvrir les arrière du capitaine. Une présence rassurante, dont Ludolf savait qu’elle agissait selon sa volonté. Comme si son esprit propulsait une main invisible. Le lieutenant était devenu comme un reflet, une ombre du capitaine, un pilier sur lequel la garnison se reposait de bien des manières. Et qui exigeait de ses hommes la même loyauté qu’il portait à son capitaine. La deuxième chose que Ludevic Eisensharf sacralisait était Sigmar. Ludolf avait toujours considéré cette étrange fascination de son bras droit pour le fondateur de l’empire comme une de ses faiblesses. Mais sa force implacable dans tous les domaines et sa dévotion froide et indiscutable avaient toujours renvoyé ce manque au second plan de la machine parfaite que Ludevic représentait pour Ludolf.
Alors que les ombres s’allongeaient et dévoraient les derniers sommets encore illuminés, alors que le repas monté par son ami Gerolf refroidissait sur son bureau, alors que ses pensées se perdaient comme souvent dans les méandres des décisions qu’il devait et aurait dû prendre, le capitaine Ludolf Eckzan conclût qu’il n’avait plus qu’à espérer ne pas avoir sous-estimé ce problème. Cette loyauté indéfectible était la plus solide des armures, mais il n’était pas impossible qu’elle se change en la plus tranchante des armes, si les murmures du vent parvenaient à la faire tourner.